Téléphonie Mobile: L’incroyable valeur de l’argent mobile

D’abord adoptés par les opérateurs pour se différencier, les services  financiers sur téléphone sont désormais considérés comme une source de revenus à  fort potentiel.

« S’il y a un endroit au monde où l’argent mobile rivalise presque avec le  cash, c’est au Somaliland »,s’enthousiasme Seema Desai, directrice du  programme Mobile Money for the Unbanked du lobby industriel GSM Association  (GSMA).

Dans cette petite République autoproclamée située à l’extrémité de la  Corne de l’Afrique, 40 % des abonnés de l’opérateur public Telesom  utilisent leur téléphone pour procéder à des transactions financières. Mieux :  chaque mois, ils en effectuent environ 34, contre une à deux en moyenne dans la  plupart des autres pays subsahariens.

Si cette situation demeure exceptionnelle,  elle illustre la montée en puissance de l’usage de l’argent mobile. « L’an  dernier, Orange Money [le service de paiement mobile d’Orange] a connu une vraie  accélération à l’échelle du continent : le nombre d’utilisateurs a été multiplié  par 2,5, le nombre de transactions par 3, et les volumes financiers échangés par  4 », confirme Frédéric Bléhaut, responsable de ce service.

Même constat  pour MTN en Côte d’Ivoire, avec au premier trimestre 2013 un quasi-doublement du  montant mensuel des transactions – environ 10 millions d’euros –  par rapport à la même période l’an passé.

Relais de croissance

Le phénomène impressionne jusqu’aux opérateurs. Au point que, dans les  états-majors, le discours a largement évolué. Il y a cinq ans environ, les  leaders du secteur se lançaient pour se différencier et cultiver une image  innovante. Puis ils se sont rapidement rendu compte que ces services financiers  permettaient de diviser par deux la perte d’abonnés.

Désormais, beaucoup  reconnaissent leur potentiel commercial. « Cela devient une véritable  source de revenus »,relève ainsi Hassanein Hiridjee, président de  l’opérateur malgache Telma. Au Kenya, près de 20 % du chiffre d’affaires  2012 de Safaricom provenaient de sa plateforme de services financiers, connue  sous le nom de M-Pesa.

Et plusieurs autres opérateurs génèrent une partie  importante de leurs revenus grâce au mobile banking. « À Madagascar, notre  offre Orange Money rapporte plus que l’internet mobile. C’est un véritable  relais de croissance »,illustre Frédéric Bléhaut. Sans compter les  bénéfices indirects induits par son utilisation. Au Kenya, 32 % des crédits  téléphoniques sont achetés avec M-Pesa – autant de commissions que  l’opérateur ne verse pas à son réseau de distribution. Au Somaliland, ce chiffre  atteint même 60 %.

Habitudes sociales

Le transfert d’argent, souvent des villes vers les campagnes, demeure l’usage  principal du paiement mobile. Un certain nombre d’opérateurs offrent même la  possibilité d’envoyer des fonds depuis l’étranger, concurrençant directement  Western Union ou MoneyGram. Mais d’autres utilisations, comme le paiement de  factures, se généralisent. « Au Niger, plus de 15 % des factures de la  compagnie d’électricité Nigelec sont payées avec Orange Money », indique  Frédéric Bléhaut.

De plus en plus d’entreprises et d’administrations versent les  salaires ou les retraites de leurs employés sur des comptes mobiles. « On  note que les bénéficiaires qui échangeaient la quasi-intégralité de l’argent  reçu contre des espèces en conservent désormais une petite partie sous forme de  crédit », constate pour Madagascar Hassanein Hiridjee. Au Ghana,  l’opérateur Tigo a innové dans le domaine de la prévoyance.

Un million de ses  abonnés ont souscrit une microassurance via leur compte mobile, faisant plus que  doubler le nombre de personnes protégées par ce type de contrat dans le  pays.L’attribution de microcrédits, même si elle reste encore limitée, se  développe également. Après Safaricom, qui depuis fin 2012 permet aux fidèles  utilisateurs de M-Pesa d’emprunter une centaine d’euros remboursables dans les  trente jours, Orange pourrait se lancer dans les mois à venir.

Il existe plus de comptes téléphoniques que de  comptes bancaires au Kénya, en Ouganda, à Madagascar et en  Tanzanie.

Dans son « Étude mondiale 2012 sur l’adoption des services d’argent  mobile », publiée en février, GSMA a identifié les principaux critères  expliquant la réussite du mobile banking en partant de l’expérience de quatorze  acteurs, dont la majorité opère en Afrique. « L’implication de la direction  générale est un élément essentiel pour impulser la dynamique », explique  Seema Desai. Autre élément clé : la promotion. Dans la plupart des cas, les  campagnes de communication sont d’autant plus efficaces qu’elles sont  didactiques et mettent en avant des usages simples et concrets comme le  transfert d’argent.

Passer de l’utilisation de cash à celle de crédits  électroniques représente une véritable évolution des mentalités pour la plupart  des économies africaines. Plusieurs études montrent que les habitudes sociales  liées à la gestion de l’argent peuvent, si on ne les prend pas en compte,  ralentir l’adoption des comptes mobiles. « Pour augmenter la base  d’utilisateurs du paiement mobile, nous allons automatiquement ouvrir un compte  à nos nouveaux clients et les inciter à faire immédiatement une  transaction », explique Marie Bitty, responsable du mobile banking pour MTN  Côte d’Ivoire. L’adoption d’une organisation interne spécifique est aussi un  facteur de succès, notamment pour la mise en place du réseau de distribution,  dont le niveau qualitatif est déterminant. Si l’étude de GSMA n’établit pas de  corrélation évidente, certains opérateurs estiment également que la réussite de  ce service est liée à la place occupée sur le marché, les leaders bénéficiant  d’un avantage lié à la taille de leur base de clients.

Contraintes réglementaires

Parmi les facteurs extérieurs aux opérateurs, les contraintes réglementaires  sont celles qui pèsent le plus sur le développement de l’argent mobile. C’est le  cas au Nigeria, où la Banque centrale a refusé en 2012 d’agréer les compagnies  de télécoms pour privilégier les banques. Sans qu’il soit possible d’évaluer  l’impact de cette décision, force est de constater que le pays végète en queue  de peloton dans ce domaine. D’après une étude menée l’an dernier par Enhancing  Financial Innovation & Access, une organisation financée par la  Fondation Bill & Melinda Gates, le pays compte seulement 400  000 abonnés à ces services, sur une population totale de 167 millions  d’habitants.

Selon Karim Koundi, ancien cadre dirigeant de Tunisie Télécom et  tout nouveau directeur associé responsable des technologies, des médias et des  télécoms pour l’Afrique francophone au sein du cabinet Deloitte, l’absence de  réglementation claire en matière de paiement mobile expliquerait également le  retard de ces services au Maghreb. « Les besoins sont certes différents par  rapport aux pays subsahariens car la bancarisation est plus forte, mais la  demande est là », assure-t-il.

Ces situations de blocage demeurent néanmoins exceptionnelles. « De plus  en plus de décideurs politiques et de banques centrales reconnaissent  l’opportunité d’utiliser les technologies de la téléphonie mobile pour  promouvoir l’inclusion financière »,précise Seema Desai. Selon GSMA,  72 % des services de mobile banking dans le monde seraient exploités par  des opérateurs. Et même si certains possèdent les autorisations pour gérer seuls  ces services, presque tous travaillent avec un ou plusieurs partenaires  bancaires qui garantissent le respect des règles financières. « Nous  n’avons pas la volonté de changer de métier et de devenir une banque », assure à ce sujet Frédéric Bléhaut.

Parce qu’il offre de plus en plus de services, aux populations qui ne sont  pas bancarisées comme à celles qui le sont, l’argent mobile fait l’objet d’un  engouement qui devrait se poursuivre dans les années à venir.

Mais pour qu’il  s’impose comme une alternative quotidienne à l’argent liquide, il manque encore  un véritable écosystème marchand. Franchir ce cap exigera notamment une  interconnexion des différentes offres – opérateurs, banques, etc. Ce sujet  provoque d’ailleurs déjà des discussions au sein de GSMA et de certaines banques  centrales. « Les opérateurs télécoms n’y arriveront pas seuls »,  estime Karim Koundi. Selon lui, seuls de nouveaux intermédiaires sauront créer  les services répondant au mieux aux attentes des consommateurs, en tirant  notamment parti du géomarketing pour offrir grâce au téléphone le bon produit,  au bon endroit, au bon moment.

Des investissements modérés
Le  modèle économique est en général le même dans tous les pays. L’opérateur met sur  un compte bancaire l’équivalent des crédits électroniques en circulation.  L’argent profite à la banque et l’opérateur ne touche pas (ou rarement)  d’intérêts. Il se rémunère sur les commissions encaissées dans son réseau à  chaque transaction sur la base d’une clé de répartition définie avec ses  distributeurs. Les services d’argent mobile ne demandent pas d’investissements  très lourds. Le gros du budget est consacré aux salaires et au marketing. Selon  le lobby GSM Association (GSMA), les dépenses engagées représentent rarement  plus de 1 million de dollars. De fait, même avec un nombre d’utilisateurs  restreints, le point d’équilibre est vite atteint. J.C.

Source : Jeune Afrique

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