Carlos Ghosn : un ami brise enfin le silence

Pris dans la tempête judiciaire depuis novembre 2018, Carlos Ghosn a enfin été défendu par un ami : le cinéaste Francis Ford Coppola.

Comme je l’ai écrit, et rappelé lors de mes passages à la télévision, je ne connais pas Carlos Ghosn, mais j’ai été scandalisé du traitement qu’il a dû subir, lui et sa famille, et indigné de l’abandon de ses entreprises et de notre pays, la France… mais surtout, pour ceux qui connaissent les cireurs de godasses de la société en général et de la société française en particulier, de l’absence de réactions de tous ceux qui l’ont connu et vénéré au cours de toutes ses années de splendeur ! Pas un n’est venu à la radio ou à la télé dire : « Je l’ai connu, c’est un chic type, on a passé de bons moments ensemble, c’était un patron remarquable… » Rien ! Il a suffi d’un soir, ou d’un matin, et il est devenu un inconnu ivre de pouvoir et d’argent, utilisant le château de Versailles pour recevoir ses copains !

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C’est donc un Américain, un réalisateur de cinéma prestigieux, qui sauve l’humanité en déclarant à BFM, en France : « C’est un ami et c’est un “pion” utilisé par la partie japonaise dans ses discussions avec Renault. » Tous ceux qui l’ont connu et porté aux nues, qui ont bénéficié de ses largesses, de ses déjeuners, ses dîners, ses fêtes, ses confidences, de l’argent de Renault et Nissan, qui ont admiré son parcours remarquable, qui l’ont vu redresser d’abord Nissan, ensuite Renault, sans oublier Michelin de l’autre côté de l’Atlantique, ne se sentent pas mal à l’aise d’écouter Francis Ford Coppola ? Moi, j’ai honte pour eux, comme j’ai honte de lire : « Il n’appartient pas au président de la République française de s’immiscer publiquement dans un cas judiciaire », alors que son épouse lui demande simplement d’intervenir pour qu’elle puisse voir son époux dont elle est privée depuis le 25 avril !

Un seul ami en de si nombreuses années, ce n’est pas beaucoup, mais cela vaut mieux que zéro en France. Pas un n’a connu et apprécié Carlos Ghosn. C’était un personnage tellement odieux que vous avez dû supporter les uns et les autres, politiciens, maires, journalistes, chefs d’entreprise… vous avez tellement hâte qu’il disparaisse de votre vie, son intelligence et sa réussite vous ont tellement humiliés qu’il fallait que vous l’effaciez sans un petit geste d’humanité, simplement dire que, puisqu’il est en résidence surveillée, il serait préférable qu’il puisse voir son épouse, c’est tellement difficile à dire, à écrire, qu’il faille un réalisateur américain qui vous le suggère !

Reprenons depuis le début de cette affaire, Carlos Ghosn a été un génie qui a sauvé à la fois Nissan et Renault. Il n’a pas été tout seul, tout le monde s’y est mis, mais il était le chef d’orchestre et il n’y a plus d’orchestre depuis son départ, c’est la débandade et chacun joue sa partition. D’un succès mondial incontestable on est en train de faire un cas d’école d’échec à la fois japonais et français avec des résultats désastreux, des responsables anémiés et des arguments de café du commerce. Je le dis depuis le départ, il fallait défendre Carlos Ghosn, « perinde ac cadaver », car c’était lui l’inspirateur et l’acteur, et il était nécessaire de savoir comment il voyait l’évolution non pas seulement de « l’équilibre entre Nissan et Renault », ce à quoi seuls les journalistes et les anciens de Sciences politiques s’intéressent, mais comment l’automobile mondiale allait évoluer et comment il s’y était préparé. Tandis que l’on discute de cacahuètes qui intéressent le microcosme, le monde évolue, et Carlos Ghosn le sentait et le vivait, il avait compris que Nissan allait mal, il avait créé le haut de gamme avec la marque Infiniti, il avait engagé l’électrique avec la Leaf et faisait corps avec son alliance pour relever les défis de l’avenir.

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Tous les cafés du monde, les politiciens comme les journalistes, connaissent l’avenir de l’automobile, malheureusement, ils se trompent tous parce que c’est plus compliqué que cela, il y a des clients, il y a des réalités techniques et industrielles. L’automobile n’est pas seulement un instrument de mobilité, c’est encore et surtout un symbole de liberté et seuls quelques visionnaires, dont Carlos Ghosn, ont préparé l’avenir. Désormais, pour Nissan comme pour Renault, il manque un pilote dans l’avion, et on ne sait plus où l’on va. Certes, les énarques brillants comme leurs commentateurs savent que c’est la voiture électrique autonome qui va dominer le monde, mais, heureusement, il y a les clients, les hommes et les femmes épris de liberté qui vont en décider peut-être autrement.

Carlos Ghosn manque à sa femme, et c’est bien normal, il manque aussi à la France, et c’est bien dommage que le seul ami qui lui reste, après toutes ces années, soit un réalisateur de films américain qui n’a pas forcément d’opinion sur l’avenir de l’industrie automobile.

Loïk Le Floch-Prigent fut président d’Elf Aquitaine (1989-1993), de Gaz de France (1993-1995) et de la SNCF (1995-1996).

Avec Le Point

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