Pendant le long règne de dos Santos en Angola, depuis 1979, sa fille Isabel a occupé des postes de haut niveau dans des secteurs lucratifs. Mais depuis son départ de la tête du pays, le vent tourne pour l’ex-famille présidentielle.


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Une fuite sans précédent de documents confidentiels analysés par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) offre une plongée rare dans la gestion quotidienne des affaires du couple formé par Isabel dos Santos et son mari Sindika Dokolo, fils du premier banquier du Zaïre de Mobutu.

Au total, plus de 715 000 fichiers, pour la plupart confidentiels, détaillent le fonctionnement interne de plus de 400 entreprises et filiales, établies pour les plus anciennes depuis 1992 et disséminées dans 41 pays, dans lesquels le couple détient des parts.

Ce sont des échanges de courriel, avec toute sorte de pièces attachées, contrats, procès-verbaux de réunions de conseils d’administration, organigrammes, rapports de gestion, conventions de prêts ou même des documents personnels, issus de boîtes e-mail d’employés de Fidequity, une de leurs sociétés de gestion basée au Portugal et de plusieurs autres compagnies ou prestataires de service.

C’est un palimpseste, une histoire certes incomplète et morcelée, mais qui s’est écrit sur dix ans en portugais, mais aussi en français, anglais, espagnol, allemand, néerlandais ou en somali. Le tout confié aux bons soins de la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF), une toute jeune organisation lancée par deux avocats français pour protéger ceux qui font fuiter des documents d’intérêt public relatifs au continent.

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Dans ces centaines de milliers de pages, Isabel dos Santos et Sindika Dokolo n’interviennent que très peu directement. Ils se réfugient derrière une poignée d’intermédiaires, des hommes et femmes de confiance qu’ils placent à la tête d’un enchevêtrement de sociétés disséminées à travers le monde.

Les « Luanda Leaks » permettent d’éclairer le rôle de ces petites mains, gestionnaires, avocats, notaires, banquiers, comptables et autres cabinets d’audit qui au fil des ans ont posé très peu de questions sur cette mainmise de la famille dos Santos sur l’économie angolaise, les montants astronomiques des transactions financières ou immobilières, moins encore sur l’origine de leur fortune.

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Isabel et son père, l’ex-président de l’Angola

Même si Mme dos Santos et M. Dokolo se plaignent des restrictions qui leur sont imposées, les États qui abritent leurs investissements sont eux-mêmes presque absents de la conversation. Des millions en liquide sont transférés du Luxembourg au Portugal ; des millions en diamants vont de Suisse vers la France, sans que la question la plus évidente soit posée. Ces flux expliquent-ils pourquoi plus de 15 ans après la fin d’une guerre civile sanglante, l’État angolais connaît un taux de croissance parmi les plus élevés d’Afrique et même du monde quand sa population continue de vivre pour près de 40% dans l’extrême pauvreté ?

Pour effacer la mauvaise réputation d’un pays et le risque attaché à un nom, il faut des facilitateurs. Chez les dos Santos-Dokolo, ils sont portugais, suisses, britanniques, français, maltais ou même monégasques et la plus petite de leur facture se chiffre en milliers d’euros. Ce sont eux qui ont permis de convertir des milliards de dollars en usines, prises de participation, propriétés, yachts et voitures de luxe, en Angola et au-delà, de l’Europe au Moyen-Orient. « Les Luanda Leaks » sont aussi leur histoire.

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Reprendre l’Angola aux dos Santos

Jusqu’au 27 septembre 2017, le clan dos Santos était intouchable en Angola. Ce jour-là, le beau-père de Sindika Dokolo perd la présidence et sa famille ne cesse d’enregistrer depuis des déboires administratifs et judiciaires en Angola. « C’est Armageddon, le régime prétend le faire au nom de la lutte contre la corruption, mais il ne s’en prend pas aux mandataires des entreprises publiques accusées de malversation, juste à une famille qui opère elle dans le secteur privé », s’indigne le gendre de l’ancien chef de l’État.

Le successeur désigné, sans doute à contrecœur, par José Eduardo dos Santos, Joao Lourenço, fait ce qu’aucun expert de l’Angola n’avait prédit : la guerre totale au clan dos Santos. « Il ne peut pas mener toutes les batailles de front, assurait un proche du nouveau président six mois après son élection. Il a ouvert l’espace démocratique et tente de reprendre le contrôle de tous les attributs de souveraineté. »

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Reprendre l’Angola aux dos Santos ? Au moment de sa prise de fonction, M. Lourenço, général et apparatchik, n’a ni la main sur les services de sécurité ni la présidence du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), l’ancienne rébellion devenue parti-État. Il fait face à une crise sans précédent et ne maîtrise pas les leviers de l’économie. José Eduardo dos Santos a tenu le pays d’une main de fer pendant près d’un demi-siècle et ses proches ont pris, à la faveur de sa quasi-présidence à vie, des parts ou le contrôle des principales entreprises d’Angola. Ils ont investi, avec une poignée d’autres, tous les secteurs, pétrole, diamants, médias et télécommunications, banques, construction, immobilier, alimentation et grande distribution, présents à travers leurs centaines de sociétés et à tous les échelons. Le couple estime son chiffre d’affaires annuel cumulé à deux milliards de dollars. Selon des ONGs spécialisées, ses actifs sont évalués à plus de 10 milliards.

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En deux ans, l’ancien homme fort de l’Angola perd tout ou presque, réduit à un quasi-exil en Espagne, retranché dans un palace de 600 m2 sur plus 1 500 de terrain d’un quartier chic de Barcelone. Il reste muet comme à l’époque de sa présidence, même quand son fils José Filomeno dos Santos, ex-patron du fonds d’investissement souverain angolais, passe six mois en prison. Remis en liberté provisoire et dans l’attente de son jugement, le frère d’Isabel dos Santos est poursuivi pour détournement et blanchiment d’argent. La fille et le gendre, eux, ont vu leurs avoirs gelés le 23 décembre 2019 en Angola, accusés par l’État d’avoir causé la perte de plus d’un milliard de dollars de recettes au trésor public. « Ce que le gouvernement nous réclame pourrait être couvert par les parts dans Unitel ou Galp. Dès lors, pourquoi geler toutes nos actions et même nos comptes personnels ? Il y a volonté de nous nuire », peste encore Sindika Dokolo. Pour lui, l’attaque contre sa famille est coordonnée. Une coalition d’ennemis qui regrouperait les services secrets angolais, des officiels et activistes angolais ou étrangers, des sociétés de conseil en matière d’enquêtes et de risques d’entreprise, tous à la solde d’un nouveau régime qui veut faire oublier qu’il a toujours été aux affaires.

Avec RFI